Témoignage : Philippe Pagès – Formateur

Pages.PhjpgPhilippe Pagès est un personnage incontournable de la vie culturelle toulousaine. Fondateur de la célèbre salle de spectacles Le Bijou dont il a été le directeur pendant plus de vingt ans, il est de ceux qui ont connu et surtout participé à l’évolution de la vie culturelle toulousaine. Aujourd’hui coordinateur du festival Détours de Chant, il demeure un fervent défenseur des échanges, de la mutualisation des savoirs et du développement du secteur artistique.

Depuis dix ans, il intervient également sur les formations Chargé(e) de production spectacle vivant et Orientation aux métiers du spectacle vivant à Avant-Mardi. Un moyen pour lui de transmettre ses connaissances différemment, toujours avec autant de passion.

Depuis quand intervenez-vous dans les formations d’Avant-Mardi et quel est votre lien avec la structure ?

J’ai assisté à l’assemblée générale qui a donné lieu à la création d’Avant-Mardi. A la même époque en 1988, j’étais jury pour les sélections du Printemps de Bourges, l’année où Zebda a été envoyé. Je suis aux côtés d’Avant-Mardi depuis toujours. J’ai ensuite dirigé une salle de spectacles, Le Bijou, dont la structure est toujours adhérente au réseau Avant-Mardi. J’ai commencé à intervenir sur les formations il y a maintenant une dizaine d’années.

Vous intervenez dans Chargé(e) de production de spectacle vivant et Orientation aux métiers du spectacle vivant. Quel est votre domaine d’intervention ?

Je leur donne un cadre réglementaire. Je parle beaucoup de la licence d’entrepreneur du spectacle, la définition des métiers, les commissions de sécurité, etc. En bref, l’ensemble des éléments constituant la vie d’un lieu fixe de spectacle. J’ajoute énormément de récits d’expériences durant ces jours, c’est ce que les stagiaires retiennent le plus. J’interviens au début de la formation et je sais que des interventions plus pointues auront lieu après, c’est pourquoi je leur fournis les bases.

Que souhaitez-vous leur transmettre ?

J’insiste beaucoup sur l’état d’esprit qui prévaut selon moi lorsque l’on fait du spectacle. Il s’agit avant tout de partage et d’échanges. Je ne veux pas que l’apprentissage de la réglementation écrase cela dans le cadre de la formation. J’ai moi-même participé à la constitution de règles communes et suis partisan de cela, mais il faut d’abord faire du repérage artistique, des rencontres et partager ses envies. J’amène donc beaucoup de valeurs, notre monde ne repose pas que sur la concurrence.

Ces valeurs sont-elles nécessaires pour s’insérer professionnellement dans le secteur ?

Elles sont nécessaires pour y vivre bien. Selon moi, le but de ces formations n’est pas de voir 100% d’intégration professionnelle dans l’année qui suit, mais que les personnes qui vont entrer dans le métier le fasse en connaissance de cause et avec une envie et des armes suffisantes pour bien y travailler.

Si vous intervenez dans ces domaines, c’est que vous avez une vraie expérience de terrain en association…

J’ai été commerçant pendant longtemps et je tiens à le préciser. Le Bijou est une SARL où l’on vend de la restauration, ainsi qu’une structure associative où l’on vend des places de spectacle et où l’on fait de l’action culturelle. Les deux cohabitent parfaitement. La mutualisation des énergies de ces deux types de structure m’a semblé importante. Elle a d’ailleurs longtemps servi de modèle à beaucoup de formats tels que les cafés musique qui ont été impulsés par le Ministère de la Culture. Nous devons montrer que des convergences existent. On peut vivre du commerce sans être un affreux chasseur de profit, en étant dans une forme d’échange et de justice.

Pouvez-vous revenir sur les temps forts de votre carrière ?

Je n’ai pas eu mon BAC et je suis parti m’installer à Toulouse afin de travailler dans le spectacle. J’ai finalement eu des petits boulots pour vivre, comme balayeur de nuit à l’aéroport. J’ai rapidement rencontré des personnes avec lesquelles nous avons monté une troupe de café-théâtre itinérant de 1981 à 1987 : La Mauvaise Troupe. J’y étais comédien. En 1987 j’ai créé le Bijou, que j’ai dirigé jusqu’en 2012. Depuis, j’interviens de façon ponctuelle dans différents organismes : le festival Détours de Chant, Passe ton Bach D’abord, ou des missions de programmation et d’administration.

Qu’est-ce qui vous a attiré puis passionné dans le secteur culturel ?

Le goût de la rencontre avec les autres. Ce n’est pas une vocation artistique, lorsque j’étais comédien j’ai vite mesuré combien mon niveau était faible en comparaison aux grands avec lesquels j’évoluais dans mon collectif. En revanche, l’idée d’organiser les tournées était séduisante. Passer dans un lieu fixe tel que le Bijou et changer de registre a donc été une suite logique. Mon expérience de comédien m’a donné envie de montrer aux toulousains les spectacles que j’avais vu dans les festivals où j’allais jouer. Ce goût du partage d’un spectacle vu et aimé, c’est fondateur.

Aujourd’hui vous travaillez à la coordination du festival Détours de Chant. En quoi consistent vos missions ?

Je fais du repérage, de la programmation, le choix des salles, les négociations avec différents types de contrats, l’élaboration du budget, les demandes de subventions, la gestion salariale… Mais aussi de la communication, la rédaction des programmes, je réponds aux demandes d’interviews, je distribue les programmes dans les lieux, etc. Encore une fois, il s’agit d’un travail très artisanal qui implique une multiplication des tâches. Nous sommes deux, on travaille comme dans une petite boutique.

C’était l’an dernier les 15 ans du festival. En quoi est-ce symbolique pour une petite structure de fêter sa quinzième année et plus largement, comment expliquez-vous la pérennité de cette association ?

C’est justement le faible budget qui permet de faire durer. Si le festival tient debout, c’est parce que nous ne sommes que deux salariés et qu’on ne fait même pas un mi-temps à nous deux réunis. Il n’y a pas de frais de structure, pas de local, pas de loyer. C’est une économie de la débrouille même si le résultat est professionnel !

Est-ce qu’il n’y a pas un désir de faire plus ?

Très franchement, non. On pourrait légèrement évoluer en intégrant des salles en périphérie toulousaine, étirer l’événement, ou peut-être produire un second événement estival. Mais faire grossir le festival dans le sens où l’on augmenterait les jauges pour accueillir plusieurs milliers de personnes, je ne pense pas que ce soit intéressant en étant à Toulouse. Je répondrais différemment en zone rurale où l’intérêt est d’amener dans un village des artistes qui ne viendraient pas autrement. A Toulouse quoiqu’il en soit, tous les artistes majeurs viendront jouer au Zénith. Nous faisons donc au contraire un travail de fourmis. Notre objectif est de faire vivre la chanson, qui est l’objet artistique nous concernant, et ce dans des petits lieux. C’est très motivant.

Vos interventions en formation se situent-elles également dans cette démarche de transmission ?

Bien sûr ! Je mélange les deux avec beaucoup d’enthousiasme. Lorsque je viens faire de la formation, je fais de la transmission, c’est-à-dire que j’ouvre mes propres dossiers, les demandes de subventions par exemple. Je faisais la même chose au Bijou pour les stagiaires. Montrer comment nous travaillons réellement me semble déterminant : donner des anecdotes, dire exactement comment on fonctionne, donner des tuyaux, évoquer des situations dans lesquelles on a eu des décisions à prendre, etc.

Qu’est-ce que vous apporte les interventions en formation ?

J’ai constaté au fur et à mesure des années un niveau de plus en plus élevé au départ chez les stagiaires. Ils sont jeunes ou moins jeunes, beaucoup sont en reconversion, et ils arrivent avec des idées, des questions très intéressantes. Il m’est arrivé de voir naître en moi des souhaits et des envies professionnelles à la suite de ces échanges. C’est ce qui me semble très intéressant. Aussi, sentir les nouvelles attentes chez les personnes qui s’intéressent à l’organisation de spectacles mais qui sont aussi des publics permet d’avoir un double rapport pertinent. Quand on insiste pour que les stagiaires se présentent en tour de table, ce n’est pas le signe d’une fainéantise de formateur, mais parce que chaque parcours est intéressant à connaître. Ces échanges nous nourrissent tous autant que l’on est.